POURTIER Jean-Pierre

Vit et travaille en Ariège

Le corps comme un langage.
1946. Quelque part à Mantes la Jolie, Jean–Pierre Pourtier sort de la plénitude maternelle.
La question de l’émergence d’un être au sortir du néant, le problème de se trouver projeté dans le monde, d’être là (le dasein),
Pourtier les vit avec d’autant plus d’acuité que la résolution de sa propre origine reste posée : « Je suis », constate-il.
Alors vient toute la difficulté d’être, qui se traduit par la difficulté de parole, ou même, l’absence de parole. « les mots sont les maux » écrit Pourtier
pour ne pas dire le vide de l’origine, le vertige d’exister.
Car énoncer les mots, c’est nommer le néant.
Comment se libérer alors de ce chaos qui est en soi, comment s’en sortir ?
Pourtier pense que seul le corps peut libérer l’homme privé de parole. Et c’est ainsi qu’il commence à peindre, des corps, des corps masculins, des corps féminins,
seuls sur la toile, ils s’exposent à la représentation. Ceci se passe dans les années soixante.
Cette époque fut celle de l’engagement : on milite, on travaille, on bourlingue. Jean-Pierre a dix huit ans. Il est ouvrier – militant dans l’usine où il travaille,

fraiseur tourneur. Le soir, il est dans l’action politique.
Au tout petit matin, il puise dans la bibliothèque de son épouse d’alors, qui est professeur de philosophie. Il étudie, seul. A 6 heures,
il prend le train de banlieue, qui l’emmène à l’usine. Début du travail à 7 heures 12.
En 1965, au Canada, il peint des ventres, des pieds. Les ventres, il les a appris chez Dürer, gravures de femmes ventrues, fragilité de la chair mûre. Les pieds,
il les a observés, dessinés auprès de Michel-Ange ; les corps, les vrais, ceux qui ne sacrifient pas aux canons classiques, chez Rodin, plus tard chez Picasso.
Puis il s’en prend à la sculpture. Encore des êtres, émergeant du néant.Pourquoi le corps ?
Parce que, dit Pourtier, il « dépasse le je représentatif qu’assied notre image sociale », celui que chacun se construit.
Le corps arrache l’être du néant.
Il propulse vers l’autre, les autres. Il est un langage. Jean-Pierre parle « des tensions projetées, libérées »
Chez lui, l’acte de créer est toujours associé à une libération, constitution d’un être qui prend corps, abandonne « l’entrave de lui-même ».
Son travail est une ontologie.
Il peint, il sculpte la matière mais pas seulement. Car l’artiste a recours à un autre moyen : la poésie et les textes poétiques, qui lui permettent de dire,
sans être prisonnier du carcan du langage ordinaire. Il est vrai que la poésie est un langage libre qui convient à Pourtier. Il peut s’y révéler sans se montrer,
il montre sans décrire.
Ses premières expositions datent des années quatre – vingt. Auparavant, il a vécu dans le milieu de la psychiatrie, infirmier spécialisé. Dans les hôpitaux,
les âmes tout comme les corps sont souvent dénudés. Pourtier les capte dans ce qu’ils ont de plus sensible, dans leurs pulsions aussi.
La matière, Pourtier la connaît, il la domine, il sait la forger. Lorsqu’il arrive à Toulouse en 1989, il ouvre un atelier, donne des cours de sculpture,
monte une fonderie dans laquelle il réalise des pièces de grande dimension pour des artistes comme Federica Matta, pour laquelle il exécute les parties en relief du métro
de Lisbonne, Françoise. Schein, Kriki, Pucci de Rossi, Patrick Chappert-Gaujal.
Il collabore également avec les galeries GKM à Stockholm, Baudoin-Lebon, Top-down Town, Loft, à Paris.Sur la surface rugueuse des toiles, il peint ces corps, dépouillés, accroupis, comme n’étant pas encore déployés.
Ils apparaissent sur le fond de la toile, à peine se distinguent-ils du brouhaha du néant dont ils conservent la même matière,les mêmes tonalités. Des gris, du noir, de l’ocre, des blancs.
Les corps se détachent par la lumière qui les éclaire, non par la couleur. Les membres se dessinent, contour au trait appuyé, imprécis. Les membres tentaculaires
sont lancés dans l’inconnu : le corps prend forme, l’être se libère, il se déploie, se construit.
Et ainsi, au fil des pièces sculptées, on voit les personnages de Pourtier aspirés vers le haut, mus par une terrible force ascendante, jusqu’au point de détachement.
Un unique pied, une seule pointe de pied parfois, retient la sculpture au sol, et contrarie l’immense force qui la fait s’élever. Dialectique de la liberté et
de la peur du vide. Cette limite franchie de l’équilibre, on la trouve dans la poignante « femme basculée » réalisée en 1999, où toute la masse du personnage
sort de l’axe constitué par le bord externe du socle.
Pour réaliser ses œuvres, l’artiste a mis au point une technique de fonte directe, extrapolation de la technique à cire perdue, qu’il a nommée carton – bronze.
En 2001 il crée Jeux d’ombres, un ensemble monumental qui met en scène huit figures, ou plutôt ce que l’on dirait voir des êtres drapés dans leur propre peau.
La texture – carton inclus dans de la résine de polyester stratifiée – est celle d’une peau épaisse, d’un drap rugueux. Les personnages sont corps et enveloppe. Désincarnés,/span>
ils existent par le regard des autres : pour la première fois dans son travail, ils sont présents dans un groupe, il sont parmi les autres.
L’artiste est parvenu au seuil du troisième terme de sa trilogie : pulsion, matière, connaissance.
Jean-Pierre Pourtier vit au Carla-Bayle où il travaille et expose. La ville de Barbastro en Catalogne lui commande une œuvre monumentale pour son parcours de sculpture.
Il publie un livre « Les maux pour le dire » aux Éditions LNR.
En 2020, il est victime d’un grave accident de vélo qui bouleverse sa vie. Ses capacités cognitives sont affectées. Depuis, il vit chez lui,
épaulé par la présence de ses amis. Il a aujourd’hui 80 ans.
©Denis PUECH 06 2026
Texte élaboré et actualisé à partir de « Pourtier. Le peintre et le néant. »
publié à l’occasion de l’exposition à la Galerie de Thézaut
Allières (09)